A l’heure où se poursuit impunément au Proche-Orient le fait colonial, où s’épanche dans certains écrits la mélancolie impériale, où une véritable décolonisation reste à mener sur le plan culturel, il est plus que jamais salutaire d’interroger notre histoire et nos systèmes de valeur.
S’il est convenu d’affirmer que l’émergence des droits de l’Homme se situe en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, force est de constater un déphasage entre les déclarations et les faits, assombris par les guerres de conquête et les colonialismes, ainsi que l’universalité des valeurs liées à la liberté.
Parmi ces leçons offertes par les peuples du Sud en matière de combat en faveur des droits humains s’inscrit l’épique bataille de Bougafer qui s’est déroulée il y a exactement soixante-dix sept ans, au Jbel Saghro, confrontant près de 5.000 personnes dont des hommes, des femmes et des enfants, équipés tout au plus de 2.000 fusils artisanaux, face à près de 82.000 hommes aidés d’artillerie lourde et d’une escadrille de quarante-quatre avions. Nous sommes donc projetés dans le théâtre de cette bataille, dans le massif du Saghro qui culmine à plus de 2.700 mètres d’altitude au sud du Haut Atlas central, surplombant dans un cadre lunaire, fait de canyons, de pics et de roches noires, les vallées du Dadès et du Drâa.
C’est le domaine des Aït Atta, tribu formée principalement de Berbères sanhajiens, mêlant aussi bien des transhumants que des sédentaires qsouriens dont la mémoire se rattache à la figure de Dadda Atta, considéré comme l’ancêtre tribal, inhumé probablement au XVIe siècle à Taqqat n’lliktawn dans la région de Zagora.
Peuplant un vaste territoire qui s’étend des contreforts du Haut Atlas jusqu’aux limites septentrionales du Sahara, les Aït Atta sont prépondérants dans les régions du Drâa et du Tafilalet avec Saghro pour capitale et pour berceau légendaire.
C’est dans cet espace rocailleux et désert, précisément au mont Bougafer, que se retranchent en février 1933 les insoumis Aït Atta rejoints par d’autres tribus rebelles, pourchassés depuis 1918 dans les vallées du Dadès et du Todgha par les Harka d’El-Glaoui, Pacha de Marrakech et bras droit de la France.
Résistant à l’entreprise d’occupation qui est désignée par le doux euphémisme de «pacification», leur chef suprême (Amghar n-ûfillâ) élu en 1932 est alors Aïssa Ou-Ali n’Aït Baslam plus connu sous le diminutif de Assou Ou-Baslam, né en 1890 dans la vallée de Taghiya n’Ilamchân et dont le père était déjà chef local.
Avec la prise de commandement de la bataille de Bougafer, Assou Ou-Baslam ne tarde pas à marquer les annales en tant que figure héroïque de la résistance nationale loué par ses propres adversaires pour sa dignité, sa fierté, sa bravoure et sa probité, en faisant selon les mots de l’écrivain français Henry Bordeau, «l’âme des assiégés».
Le premier grand assaut contre le Mont Bougafer est lancé dans le froid glacial de l’hiver, le 21 février 1933 sous forme d’attaque simultanée de deux groupements: l’un sous la direction du général Georges Catroux commandant la région de Marrakech, le second mené par le général Giraud depuis Qsar-Souq. D’autres attaques suivent les 24, 25 et 28 février faisant subir aux troupes coloniales de lourdes pertes avec la mort de plusieurs soldats dont le capitaine Henry de Bournazel, surnommé par ses antagonistes en allusion à sa tunique écarlate «le diable Rouge».
La résistance dans le Saghro est si acharnée et si organisée, galvanisée par les femmes assurant les arrières, préparant les vivres et les munitions, que le général Huré, commandant supérieur des troupes au Maroc, passe à une phas